La Fontaines, Fables Livre IX, Fable 2 "les deux pigeons" - Français - Première Pro

La Fontaines, Fables Livre IX, Fable 2 "les deux pigeons" - Français - Première Pro

Viens travailler sur cette fable de La Fontaine "les deux pigeons" pour le cours de français de 1ère Pro.

Pour cela, ce cours de français première Pro va aborder le récit édifiant de cette fable à travers le voyage, les morales et l'argumentation. Puis il va anlyser la confience avec l'intervention du narrateur, le lyrisme et la fuite du temps.

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La Fontaines, Fables Livre IX, Fable 2

Le contenu du document

 

Deux Pigeons s'aimaient d'amour tendre. 

L'un d'eux s'ennuyant au logis 

Fut assez fou pour entreprendre 

Un voyage en lointain pays. 

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ? 

Voulez-vous quitter votre frère ? 

L'absence est le plus grand des maux : 

Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux, 

Les dangers, les soins  du voyage, 

Changent un peu votre courage.

Encore si la saison s'avançait davantage ! 

Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? Un Corbeau 

Tout à l'heure annonçait malheur à quelque Oiseau. 

Je ne songerai plus que rencontre funeste, 

Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut : 

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, 

Bon soupé, bon gîte, et le reste ? 

Ce discours ébranla le coeur 

De notre imprudent voyageur ; 

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète 

L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point : 

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ; 

Je reviendrai dans peu conter de point en point 

Mes aventures à mon frère. 

Je le désennuierai : quiconque ne voit guère 

N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint 

Vous sera d'un plaisir extrême. 

Je dirai : J'étais là ; telle chose m'avint ; 

Vous y croirez être vous-même. 

A ces mots en pleurant ils se dirent adieu. 

Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage 

L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. 

Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage 

Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage. 

L'air devenu serein, il part tout morfondu, 

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, 

Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, 

Voit un Pigeon auprès : cela lui donne envie : 

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las 

Les menteurs et traîtres appas. 

Le las était usé : si bien que de son aile, 

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin. 

Quelque plume y périt : et le pis du destin 

Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle, 

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle 

Et les morceaux du las qui l'avaient attrapé, 

Semblait un forçat échappé. 

Le Vautour s'en allait le lier, quand des nues 

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. 

Le Pigeon profita du conflit des voleurs, 

S'envola, s'abattit auprès d'une masure, 

Crut, pour ce coup, que ses malheurs 

Finiraient par cette aventure ; 

Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié 

Prit sa fronde, et, du coup, tua plus d'à moitié 

La Volatile  malheureuse, 

Qui, maudissant sa curiosité, 

Traînant l'aile et tirant le pié, 

Demi-morte et demi-boiteuse, 

Droit au logis s'en retourna : 

Que bien, que mal elle arriva 

Sans autre aventure fâcheuse. 

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger 

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. 

 

Amants, heureux amants , voulez-vous voyager? 

Que ce soit aux rives prochaines ; 

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, 

Toujours divers, toujours nouveau ; 

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. 

J'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors 

Contre le Louvre et ses trésors, 

Contre le firmament et sa voûte céleste, 

Changé les bois, changé les lieux 

Honorés par les pas, éclairés par les yeux 

De l'aimable et jeune bergère 

Pour qui, sous le fils de Cythère, 

Je servis, engagé par mes premiers serments. 

Hélas! Quand reviendront de semblables moments? 

Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants 

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? 

Ah! si mon coeur osait encor se renflammer! 

Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? 

Ai-je passé le temps d'aimer? 

 

 

INTRODUCTION

 

La fable « Les Deux pigeons », tirée du neuvième livre, est une de celle où La Fontaine laisse libre court à un élan lyrique irrépressible. Pascal Quignard, dans Abîmes (2002), écrit : « Dans la fable qu'il a rédigée et qui concerne deux pigeons qui songent l'un à l'autre, qui s'aiment très mal, qui préfèrent la curiosité touristique et sociale au bonheur asémantique  de s'observer dans l'ombre, à l'instant où la narration prend fin, un chant inexplicable s'élève, comme une vague qui a été soulevée par tout ce qui a été dit et qui s'avance encore et qui ne peut se retenir. / Ce chant qui n'a plus rien à relater, devenu tout nu, est si simple qu'il faut faire effort pour se dérober à son ascendant et pour méditer la pensée si peu chrétienne, si originaire, si sexuelle, si mortelle qu'il achemine. » Pourtant, nous sommes encore dans une fable qui répond à ses fonctions premières : « plaire et instruire ».

Alors comment ce récit moralisateur laisse-t-il place à une envolée lyrique ?

C'est que nous allons expliquer en étudiant dans une première partie l'histoire édifiante, et dans une seconde partie la confidence.

 

 

Un récit édifiant 

 

Un récit de voyage

 

La fable se présente tout d'abord de manière très classique, avec un sujet identifiable, le voyage et des animaux personnifiés, deux pigeons.

En fait, nous avons même une construction classique du récit : 

 

  • avec une situation initiale qui est précisée dès le premier vers : « Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre ». Avant que de parler du voyage, la fable se présente ici comme une réflexion sur l'amour, ce que confirmera la fin de la pièce.

 

- des péripéties, qui sont introduites par un élément perturbateur : l'un des deux amis part voyager. Pourquoi ? Parce qu'il s'ennuie : « L'un d'eux s'ennuyant au logis », « A ces mots en pleurant ils se dirent adieu. / Le voyageur s'éloigne ». S'ensuivent une série de péripéties : d'abord un orage (« voilà qu'un nuage / L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. / Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage / Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage. » Puis le pigeon est victime d'un leurre et il est pris au piège : « Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un las / Les menteurs et traîtres appas. » Troisième péripétie : un vautour le prend en charge (« un certain vautour à la serre cruelle, / Vit notre malheureux »). Enfin, le pigeon est victime d'un « fripon d'enfant » qui cherche à l'abattre avec « sa fronde ». Quatre péripéties qui donnent à cette fable une saveur de roman d'aventure (ou, ici, plutôt de mésaventure). 

 

  • une situation finale : après ces mésaventures, « La Volatile malheureuse » décide de rentrer au « logis », c'est-à-dire à la maison.
  • et une conclusion a priori moralisante sur laquelle nous allons revenir : « Amants, heureux amants, voulez-vous voyage ? »

 

La fable est soutenue par le dynamisme du  présent de narration  et, comme d'habitude chez La Fontaine, par un jeu savant des vers qui varient (hétérométrie) selon les besoins de l'émotion recherchée.

 

La morale/les morales 

 

Évidemment cette histoire donne lieu à la formulation d'une morale.

En fait, nous avons une morale principale, et des morales (des « leçons ») secondaires. 

Il est important de repérer dans le texte ces morales et de les reformuler.

Ici la morale principale, comme c'est parfois le cas, n'est pas clairement donnée : elle est implicite. Pourtant on la comprend : on est mieux chez soi qu'ailleurs. Dans le texte, elle s'exprime à différents moments. Dès le début, le narrateur intervient dans son récit : « L'un deux (…) / Fut assez fou pour entreprendre / Un voyage en lointain pays ». Il y a un jugement moral clair dans la formule « assez fou ». Après ses mésaventures, nous retrouvons une autre formulation qui est, cette fois, le fruit de l'expérience personnelle du protagoniste : « La Volatile malheureuse, / Qui, maudissant sa curiosité » : ce qui renvoie au proverbe « la curiosité est un vilain défaut ».

Dans le dernier passage (il est difficile de parler de strophe ici), on peut relever, au style direct, de la part du moraliste, une suite de conseils : « voulez-vous voyage ? / Que ce soit aux rives prochaines » Conseil de rester en lieu sûr, mais surtout conseil épicurien de savoir profiter des plaisirs simples, mais vrais, de la vie : « Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, / Toujours divers, toujours nouveau ; / Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. » Le message est clair.

 

L'argumentation

 

Si le récit cherche à plaire, nous trouvons une série d'arguments qui eux cherchent à convaincre.

Dans la grande tradition classique, il faut plaire et enseigner : « placere et docere » comme le dit le latin.

Il faut avoir en tête les deux formes de l'argumentation.

 

  • persuader, c'est-à-dire chercher à prouver par les sentiments. Ici, c'est évidemment le récit qui est le vecteur d'émotions qui vont prouver au lecteur que le voyage est plein d'embûches et de dangers. Nous avons déjà relevé les péripéties qu'a traversées le pigeon.
  • convaincre, c'est prouver par la raison. Ce sont les morales formulées. Mais il y a aussi dans cette fable une autre argumentation qu'il faut relever : celle des protagonistes. C'est une argumentation directe qui oppose les deux amis. « Qu'allez-vous faire ? » : c'est la finalité du voyage qui est interrogée (« à quoi bon ? »). « Voulez-vous quitter votre frère? », c'est la recherche de culpabilisation (qui est aussi le dernier argument : « Je ne songerai plus que rencontre funeste, / que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut : / Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, / Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »). S'ensuit une maxime : « L'absence est le plus grand des maux ». Puis il y a une énumération des dangers encourus : « travaux », « dangers », « soins ». Il cherche ensuite à temporiser et à retarder le départ : « Encore si la saison s'avançait davantage ! / Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? ». Tout cela soutenu par une ponctuation expressive : points d'interrogations, points d'exclamations, accumulations (rythme saccadé).

 

Série d'arguments qui s'avéreront, c'est aussi cela la morale, justifiés !

 

TRANSITION

 

Cette fable se présente donc a priori comme toutes les fables : il y a un récit (l'anecdote est ici un véritable récit d'aventure), des protagonistes (des animaux), des morales. Pourtant le poème se termine sur une envolée lyrique qui donne au poème une autre dimension.

La confidence 

 

L'intervention du narrateur 

 

Si la fable se présente de manière traditionnelle, elle se termine de manière assez originale. C'est cette fin qui caractérise cette fable, et c'est cela qu'il faut étudier.

D'abord parce que, comme rarement chez La Fontaine (à part dans les « épîtres » qui sont, nous le savons, des « lettres », des adresses directes à des protecteurs du poète), le narrateur s'adresse ici au lecteur.

Nous avions relevé une première intervention dans le début du texte (« assez fou pour entreprendre »), la fin du texte apostrophe clairement un interlocuteur. Qui est-il ? L'amoureux et l'amoureuse, c'est-à-dire tout le monde : « Amants, heureux amants ». 

Nous trouvons ensuite à la fois la deuxième personne du pluriel (le « vous » : « voulez-vous voyager » qui devient un impératif : « Soyez-vous », « Tenez-vous », « comptez »...) qui présuppose évidemment un « je » (c'est-à-dire un locuteur précis et identifié). Ce « je » prend même la parole directement, ce qui est un des seuls cas dans les Fables : « J'ai quelque fois aimé : je n'aurais pas alors, etc).

Mais cette adresse au lecteur devient une méditation personnelle, le poète s'adresse à lui-même : « Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer ! / Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête ? / Ai-je passé le temps d'aimer ? ». 

Nous avons donc une évolution du discours poétique, de l'adresse au lecteur, à une confidence personnelle, puis à une méditation. 

 

Le lyrisme 

 

En fait, chose rare chez La Fontaine, le poète s'écarte de la fable moralisatrice pour s'adonner à une poésie lyrique

Il exprime ici ses sentiments personnels en utilisant, comme on l'a dit, le « je ».

Il se livre : nous sommes les confidents d'un intimité (« j'ai quelque fois aimé », « mon âme inquiète », « Ne sentirai-je pas de charme qui m'arrête ? / Ai-je passé le temps d'aimer ? ), nous recueillons les sentiments les plus personnels d'un homme qui se sent vieillir, qui se sent mourir, qui se sent loin de l'amour qui fait le plaisir et le sens véritable de la vie humaine.

Le lyrisme passe aussi par une ponctuation expressive (interjections, interrogations, exclamatives, notamment dans les derniers vers). Il passe par l'usage des temps, notamment le passé simple final qui donne l'impression d'une inéluctabilité au temps qui est passé, une fatalité désespérante. 

Car le passé est idéalisé : nous trouvons des hyperboles dans l'expression de l'amour absolu. « je n'aurais pas alors / Contre le Louvre et ses trésors, / Contre le firmament et sa voûte céleste, / Changé les bois, changé les lieux / Honorés par les pas, éclairés par les yeux / De l'aimable et jeune bergère / Pour qui, sous le fils de Cythère, / Je servis, engagé par mes premiers serments. » Le style répond aux canons de la poésie précieuse et galante de l'époque, par l'usage de périphrases mythologiques (« le fils de Cythère », c'est le fils de Vénus, née à Cythère, qui est l'Amour) ; la « bergère » renvoie au topos pastoral de l'amour simple et pur.

 

La fuite du temps 

 

  Mais ce passage est beaucoup plus qu'un morceau de poésie galante, c'est déjà une méditation poétique. Comme on en trouvera dans le Romantisme français, notamment avec le fameux poème de Lamartine, « Le lac ».

Car c'est la fuite du temps qu'évoque le poète. « Ah ! Si mon cœur osait encor se renflammer ! » Nous avons ici à la fois l'adverbe « encore » et le préfixe du verbe « renflammer » qui expriment un passé révolu qui ne se reproduira certainement pas : c'est une lamentation.

Nous sommes dans le thème antique du tempus fugit, et non plus dans une mise en garde contre le voyage (qui à l'époque était plus long, plus fatigant et plus périlleux qu'aujourd'hui).

Ce que dit le poète, c'est que pour retrouver ce temps passé, il serait prêt à échanger « le Louvre et ses trésors », c'est-à-dire le pouvoir et la royauté, mais aussi à renoncer au Paradis (ce qui, à l'époque, est bien sûr extrêmement fort), puisqu'il dit qu'il n'aurait pas échangé « le firmament et sa voûte céleste » (métaphore du ciel, et donc de Dieu) contre un amour qu'il voudrait encore vivre... 

 

CONCLUSION

 

L'envolée lyrique de la fin de cette fable en fait peut-être une des plus originales de La Fontaine. Peut-être même une des plus belles. Beaucoup de poètes s'en sont souvenus : Valéry Larbaud, par exemple, a intitulé un de ses récits « Amants, heureux amants ». Il faut revenir une dernière fois sur la « leçon » de cette fable. Que nous dit La Fontaine ? Que le sentiment d’amour doit l’emporter sur le caprice égoïste. Mais aussi qu'il n'y a rien de plus important que l'amour, pas même la royauté (le Louvre), pas même la religion (« la voûte céleste »). C'est donc un récit hautement subversif, comme le remarque Quignard (une « pensée si peu chrétienne », « si sexuelle »). La Fontaine n'est pas le fabuliste pour enfants qu'on aime se représenter : c'est un grand penseur qui utilise toutes les techniques de son art, la fable, la poésie, le langage, pour exprimer sa philosophie.

 

POUR ALLER PLUS LOIN :

 

  • la libre pensée au XVIIe siècle (« les libertins érudits ») ;
  • Valéry Larbaud ;
  • Pascal Quignard ;
  • l'argumentation.

 

Fin de l'extrait

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